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Aude Medori

Bijoutière plasticienne

Empreintes

J’ai cherché à traduire la question de la transmission à travers un travail sur l’empreinte.
Les liens précieux qui existent entre des personnes deviennent matière.
Ce sont des bijoux personnalisés, réalisés à partir d’empreintes corporelles, qui permettent de porter sur soi une trace de l’autre.
Une main tendue devient une bague, des doigts entrelacés une broche.
Ces témoignages d’amour ou d’amitié sont des projets que nous pouvons élaborer ensemble.

Pierre-Yves et Caitlin

Alliances réalisées à partir de leurs lignes de vie

bijou : Aude Medori / ©photo : Alexey Blagutin
bijou : Aude Medori / ©photo : Alexey Blagutin
bijou : Aude Medori / ©photo : Alexey Blagutin

Laurence, Pascal et Bonne Maman

Broche réalisée à partir de l’entremêlement de leurs doigts.

C’était à la fin de l’hiver. Je ne me souviens ni du temps ni du jour exact. Je sais que tu es là. Que c’est simple parce que tu es mon amie. On a pris le train ensemble depuis Paris et mes parents sont venus nous chercher à Tours. C’est ici que j’ai grandi, c’est là que ma grand-mère va bientôt mourir. Depuis quelques mois, elle est dans cet endroit qu’on préfère nommer avec un acrostiche, un EHPAD, un Établissement d’Hébergement pour Personnes Agées Dépendantes.

On passe la soirée chez mes parents et le lendemain matin on part tous les trois, toi, mon père et moi ‘chez’ ma grand-mère. Mon père gare la voiture sur le parking de l’EHPAD, on traverse le hall d’accueil. On ne dit rien sur cette odeur de propre qui lutte contre la mort. Je regarde le lino au sol et les murs beiges. Il n’y a que toi qui pouvais venir ici avec moi. Bonne maman est au premier étage, on prend le grand ascenseur car on ne sait jamais où se trouvent les escaliers dans ce genre d’endroit. J’imagine que lorsqu’on arrive, elle dort. Elle est allongée sur sa méridienne couleur miel, coincée entre le lit et une grande fenêtre, avec un châle sur les jambes. Mon père a dû dire bien fort Bonjour Maman. Elle a ouvert doucement ses petits yeux de chat, elle ne met plus ses lunettes ni son appareil auditif. De toutes façons on ne sait jamais où se trouvent les piles. Je te présente, C’est Aude mon amie bijoutière, on a besoin de toi Bonne Maman pour fabriquer un bijou !

Tu sors ton matériel, tes pots de silicone, ton appareil photo. Je regarde les ongles de ma grand-mère. Personne ne lui coupe. Ils sont un peu sales. Je vais chercher le coupe-ongle et une serviette. J’essaye d’amener ma grand-mère avec nous, je regarde la statuette en porcelaine sur sa table de nuit et lui demande des nouvelles de la vierge Marie. Elle fait la moue en regardant Marie, comme deux amies que se seraient fâchées car l’une des deux ne tient pas sa promesse. Et toi, sûrement que tu discutes technique avec mon père qui est dentiste et qui doit te parler de pate dentaire dernier cri.

J’ai fini de couper les ongles de Bonne Maman, mon père s’assoit à côté de nous. On va commencer. Tu nous expliques comment procéder et on enlace nos doigts. Ceux ridés de ma grand-mère, ceux fins de mon père et les miens. C’est la première fois que nos trois peaux se touchent en même temps. On est un peu maladroit. Mon père propose une position, Bonne maman se laisse faire, tu nous guides et quand on trouve un enchevêtrement, tu recouvres notre forêt de doigts de silicone. On ne bouge plus, on ne parle plus. On regarde le silicone chauffer nos doigts. Au bout de quelques minutes, tu enlèves la coque durcie. Bonne maman ne comprend pas très bien comment on peut faire un bijou à partir de ça. J’explique que tu vas mettre de la cire et transformer les empreintes en métal. Elle dit Alors tu auras mes doigts pour l’éternité ? Je dis oui et je me retiens très fort de pleurer.

On a pris un blablacar pour retourner sur Paris. Il a plu des trombes d’eau pendant tout le trajet.

Quelques semaines après, le 29 avril, ma grand-mère est morte. Le jour de l’enterrement, il faisait un soleil insolent, les hirondelles se jetaient dans le ciel bleu et je portais cette broche sur mon coeur.

Je portais l’éternité de ma grand-mère, le silence de mon père. Je portais mon enfance. Je portais notre amitié.

Je n’oublierai jamais.

                 Laurence Verdier

Les irremplaçables

Paume, doux lit froissé
où des étoiles dormantes
avaient laissé des plis
en se levant vers le ciel.

Est-ce que ce lit était tel
qu’elles se trouvent reposées,
claires et incandescentes,
parmi les astres amis
en leur élan éternel ?

Ô les deux lits de mes mains,
abandonnés et froids,
léger d’un absent poids
de ces astres d’airain.

Rainer Maria Rilke

bijou : Aude Medori / ©photo : Matthieu Gauchet